Pouvoir
Pouvoir
- Réparer le lien
- Dissoudre le lien
Temps de lecture:
8 minutesRésumé:
La question du pouvoir est centrale dans des collectifs, tout particulièrement lorsqu’on souhaite mettre en place des dynamiques horizontales (sans hiérarchie). Le pouvoir n'est pas bien ou mal en soi, il est essentiel d'en discuter lorsque l’on souhaite travailler en collectif et ceci tout au long de la vie du groupe. Différentes catégorisations du pouvoir de la Caravelle et de Starhawks sont ici présentées.
Les différentes formes du pouvoir
La question du pouvoir est centrale au travail en collectif. Le pouvoir peut prendre plusieurs formes, et il est essentiel d’en discuter lorsque l’on souhaite travailler en collectif, et tout particulièrement, lorsqu’on souhaite mettre en place des systèmes anarchistes, sans cheffe et autogérés. Le thème du pouvoir doit être abordé non seulement dans les discussions collectives, ou lors de la constitution d’un groupe, mais également tout au long de la vie de celui-ci. Les groupes dont l’organisation n’est pas hiérarchique ont parfois tendance à esquiver la question, ou à estimer que la volonté d’horizontalité suffit à neutraliser les dynamiques de pouvoir et à mettre tout le monde à égalité. Il est important de ne pas confondre "structure" et "pouvoir": l'absence de structure tend à reproduire des situations de domination.
La question du pouvoir est une question d’équilibre. Pouvoir et responsabilité sont deux faces d’un même enjeu. Le pouvoir permet au groupe d’exister et d’avancer, mais c’est aussi lui qui menace de le détruire. Dans cet article, dans un premier temps, nous abordons le volet de notre recherche qui s’intéresse aux différentes formes que peut prendre le pouvoir, aux moyens de les mettre en lumière afin de comprendre leur influence sur le fonctionnement d’un groupe. Dans un second temps nous nous intéresserons aux moyens d’équilibrer ces dynamiques en présence en permettant une représentation plus équitable des différents besoins et envies de chaque membre.
Un texte qui a nourri nos réflexions est celui de l’écrivaine et militante écoféministe Starhawk intitulé “Les quatre formes de pouvoir” et publié dans “Comment s’organiser, manuel pour l’action collective” (Editions Kambourakis, 2021, pp. 70-71). Dans ce texte, l’autrice définit quatre formes de pouvoir qui se manifestent dans les interactions humaines : le pouvoir-sur, le pouvoir-du-dedans, le pouvoir collectif et le pouvoir-avec (en anglais power over, power within, collective power et power with). (cf Outil Théorique "Quatre Formes de Pouvoir (selon Starhawks) https://collectivetoolsproject.org/theorie/quatres-formes-de-pouvoir-selon-starhawk
Ce que l’on retient principalement de la proposition de catégorisation de Starhawk, c’est l’absence de jugement moral sur le pouvoir en tant que tel. Il peut être fructueux comme infructueux, l’enjeu est de le prendre en compte, de l'observer, d’en comprendre les fonctions et de questionner les intentions du collectif et la façon de se servir de ces différentes formes de pouvoir.
L’Outil Pratique “Paysages du pouvoir (selon Starhawk)”https://collectivetoolsproject.org/outils/paysages-du-pouvoir-selon-starhawk
Notre outil pratique “Paysages du pouvoir (selon Starhawks) ” propose au groupe un cadre de discussion. Il permet de se poser des questions et d’évaluer la place que l’on occupe au sein du groupe. Il se déroule ainsi : les participantes se positionnent debout en cercle et pour chaque forme de pouvoir, elle vont se positionner vers le centre (beaucoup de pouvoir) ou la périphérie du cercle (peu de pouvoir) en fonction de leur estimation de leur propre pouvoir. Par exemple, pour la forme du pouvoir-sur, la capacité d’une des membres d’exclure une autre du groupe lui confère énormément de pouvoir, et ce même si elle ne l’utilise pas. A chaque étape, les positionnements de chacune sont discutés. Nous considérons cet outil pratique comme une base de discussion pour les groupes qui souhaitent thématiser leurs relations aux pouvoirs. Nous informons très clairement les usagères de nos doutes quant à la catégorisation de ces pouvoirs et de la pertinence de celle-ci.
Autres classifications du pouvoir
De nombreuses autres tentatives de classification du concept de pouvoir existent. Le tableau “les chef-fes, comment s’en débarrasser ?” réalisé par la Caravelle nous a également intéressées. En plus de définir six formes de pouvoir, il propose des actions concrètes pour remédier au problème des excès de pouvoir, à destination à la fois des cheffes, des personnes dominées ainsi qu’au collectif dans son ensemble. Dans cette classification, le pouvoir est à la fois l’initiative, l’information, la compétence, la présence, la parole et la coordination.
L’initiative est la capacité d’agir par soi-même, d’avoir des idées et de prendre les devants (on retrouve l’idée de pouvoir du dedans).
L’information est le pouvoir de connaissance, lorsque l’on est bien informé et que l’on sait répondre au quoi, quand, comment, qui et pourquoi du groupe. On devient alors une personne de référence beaucoup plus à même de développer un pouvoir d’initiative.
La compétence est tout ce qui relève des savoirs techniques, théoriques et manuels, la capacité d’utiliser des outils et de mettre à profit leur bénéfice, ce qui permet d’agir et de prendre des initiatives.
La présence est le pouvoir d’être là, d’assister à ce qui se déroule ainsi que de renforcer ses liens avec les autres membres (la connexion est d’ailleurs encore une autre forme de pouvoir).
La parole est la capacité à s’exprimer ; donner son avis permet d’être entendue et d’avoir de l’influence.
La coordination enfin est également un espace de pouvoir, le fait d’organiser les rencontres, événements, actions, permet d’influencer le groupe et de définir sa direction.
La sémantique autour du mot pouvoir
Sémantiquement, il est aussi intéressant d’observer le vocabulaire du pouvoir. Les mots "puissance", "autorité" et "capacité" permettent d’observer le pouvoir avec nuance. La puissance se rapproche du “pouvoir-du-dedans” évoqué par Starhawk. C’est une force qui émane de soi, qui motive, qui permet d’agir. Elle peut se baser sur des postures éthiques et morales, ainsi que sur la motivation et le désir de créer et de mettre en mouvement. L’autorité se rapproche du “pouvoir-sur” mais aussi du “pouvoir-avec”, selon la définition du dictionnaire le Robert, c’est “le droit de commander, pouvoir d'imposer l'obéissance”, c’est un pouvoir qui permet de contrôler, mais c’est aussi celui qui permet d’organiser. L’autorité est accordée, que ce soit de façon explicite et intentionnelle (typiquement dans le cas d’une élection) ou implicite et non intentionnelle (on parlera ici de l’influence et du statut social). Enfin, le terme de capacité permet d’aborder entre autre la question du validisme en demandant qui peut, qui est en capacité de faire, d’agir, d'initier, de décider et comment cela influence notre sentiment d’appartenance. La capacité offre du pouvoir, et nous ne sommes pas égales face à celle-ci.
Relation complexe au(x) pouvoir(s)
Ce qui ressort de ces différentes catégorisations et de cette complexité sémantique, c’est que des rôles sont nécessaires au bon fonctionnement d’un groupe mais qu’ils peuvent rapidement devenir des espaces de contrôle du pouvoir. L’équilibre est ainsi extrêmement complexe à tenir. Il est généralement nécessaire de déléguer les différents pouvoirs à quelques individus pour que les différents projets avancent. Tout l’enjeu est de savoir comment rééquilibrer les forces du pouvoir. Selon nous, le point le plus important est celui d’en parler sans tabou, d’admettre son existence et d’en faire une ligne éthique directrice. La communication et la transparence sont les premiers outils de tout groupe qui souhaite exister dans un système autogéré (cela dit, elles ne font pas de mal dans un groupe hiérarchique non plus). Il est important que les informations circulent, que des comptes-rendus de réunion soient toujours disponibles, et que le groupe prenne le temps d’inclure les différents degré de capacité d’implication de chacune.
Il faut garder à l’esprit qu’un partage absolu et parfait du pouvoir est impossible et que l’objectif du groupe ne devrait jamais être celui-ci, au risque de s’auto-détruire. Le groupe doit pouvoir définir ses propres objectifs et comprendre les forces en présence et comment les utiliser au mieux. L'équilibre entre la répartition du pouvoir et la responsabilisation de l'exécution des objectifs dépend considérablement des valeurs défendues par le groupe. La division du pouvoir est un moyen, non une fin en soi. Il n’est pas absolument nécessaire d’avoir un équilibre parfait des forces en présence en tout temps, il nous semble bien plus utile de rester dans un système fluide capable de s’adapter aux besoins du groupe. Les rôles, comme les informations, doivent être en mouvement constant et ne jamais se calcifier. La lutte contre la rigidification permet de résister à la cristallisation des élites qui finissent systématiquement par recréer des systèmes d'oppression. La personne qui prend trop de pouvoir est toujours susceptible d’utiliser le pouvoir qu’elle en retire à mauvais escient, que ce soit pour contrôler et décider de la direction, de la façon et de la raison d’être du groupe. En rebattant les cartes régulièrement, on va certes un peu plus lentement, mais on prête une oreille aux besoins des différents membres du groupe et on prend soin les unes des autres. Comme le conceptualise Starhawk avec le pouvoir collectif, la raison de nous rassembler est en général celle de trouver sa place, et de se soutenir, car on fonctionne très mal seule. Les groupes sont des sociétés à petites échelles dont nous avons absolument besoin pour survivre et s'épanouir.