Le brave space est une notion qui se veut une alternative à l'espace public dominant et aux safe spaces.
"Un safe space (expression anglaise signifiant littéralement « espace sûr »), également appelé espace positif, zone neutre ou espace sécuritaire, désigne un environnement permettant aux personnes marginalisées, à cause d'une ou de plusieurs appartenances à certains groupes sociaux, de se réunir afin de s'exprimer sur leurs expériences d'exclusion sociale. Il s'inscrit dans une démarche d’empouvoirement et permet aux participantes de ne pas avoir à être confrontées aux réactions négatives généralement dominantes à leur sujet. Les safe spaces seraient apparus dans le milieu des années 1960 aux États-Unis, et auraient tout d'abord concerné des lieux physiques fréquentés par les personnes de la communauté LGBT+ puis des mouvements féministes dans les années 1960 et 1970, avant de s'étendre aux espaces destinés à l'enseignement académique et à certains espaces virtuels sur internet. Ces termes sont également utilisés pour indiquer qu'une enseignante, un établissement d'enseignement ou un corps étudiant ne tolèrent pas la violence anti-LGBT, le harcèlement ou les discours de haine ; le but étant de créer un espace sûr pour toutes les étudiantes gays, lesbiennes, bisexuelles et transgenres."
(https://fr.wikipedia.org/wiki/Safe_space)
Contrairement aux safe spaces, les brave spaces ne se limitent pas uniquement aux personnes concernées; ils sont aussi ouverts aux personnes alliées, sensibles, sainement curieuses et/ou désireuses d’en savoir davantage sur une réalité ou une discrimination vécue. Dans sa conférence "On vulnerability, playfulness and keeping yourself honest”, l’autrice militante afro-américaine Adrienne Maree Brown avance qu’il est impossible qu’un espace soit safe de façon absolue. Cela impliquerait le fait que ces lieux soient politiquement corrects pour toutes, ce qui les rendrait limitants en termes de possibilité de s’exprimer et inhibants plutôt que libérateurs. Par la notion de brave space, on entend des espaces où l'on est conscientes en y allant de prendre le risque de faire faux et d'être corrigées afin de s'améliorer et d'apprendre. Des lieux où l'on peut être fortes ensemble. Cette notion commence à émerger dans le domaine de l’éducation principalement sur les campus américains où des safe spaces avaient été mis en place et dont on regrettait les limites. Le safe space est un endroit où l’on se ressource et on peut profiter d’un moment de répit. Le brave space est plus confrontant et actif.
À ce sujet beaucoup d’articles et de contenus pédagogiques existent, mais ils sont très ancrés dans le contexte américain du campus universitaire ou de la sphère professionnelle. Dans sa conférence, Adrienne Maree Brown cite le poème suivant de Micky ScottBey Jones:
AN INVITATION TO A BRAVE SPACE
Together we will create brave space
Because there is no such thing as a “safe space” —
We exist in the real world
We all carry scars and we have all caused wounds.
In this space
We seek to turn down the volume of the outside world.
We amplify voices that fight to be heard elsewhere,
We call each other to more truth and love
We have the right to start somewhere and continue to grow.
We have the responsibility to examine what we think we know.
We will not be perfect.
It will not always be what we wish it to be
But
It will be our brave space together
And
We will work on it side by side.
En français, nous pourrions traduire cela par :
INVITATION A UN BRAVE SPACE
Ensemble, nous créerons un espace courageux
Parce qu’il n’existe pas d’espace sûr –
Nous existons dans le monde réel
Nous portons toutes des cicatrices et nous avons toutes causé des blessures.
Dans cet espace
Nous cherchons à baisser le volume du monde extérieur.
Nous amplifions les voix qui se battent pour être entendues ailleurs,
Nous nous appelons à plus de vérité et d'amour
Nous avons le droit de commencer quelque part et de continuer à grandir.
Nous avons la responsabilité d'examiner ce que nous pensons savoir.
Nous ne serons pas parfaites.
Ce ne sera pas toujours ce que nous souhaitons.
Mais
Ce sera notre espace courageux ensemble
Et
Nous y travaillerons côte à côte.
La notion de brave space permet de sortir du réflexe de délation et de pointage des coupables. En français, elle est parfois traduite par l’expression espace d’encouragement et définie comme un espace qui permet aux participantes de développer leur conscientisation des questions de privilège et d’oppression. À la différence du safe space, les participantes à un brave space assument le courage de parler de sujets sensibles sur lesquels tout le monde ne partage pas forcément une même expérience, et pouvant générer un inconfort. On peut noter que l’on "n’est pas" dans un brave space, mais que l’on "participe à" un brave space. On est donc dans un processus actif avec des participantes qui partent de points de vue et d’expériences différentes, prêtes à reconnaître leurs privilèges et entamer un dialogue dans le soin et le respect des autres. L’autrice militante et pédagogue afro-américaine Bell Hooks développe dans son livre "Teaching to transgress : Education as the Practice of Freedom" une notion similaire, avec le concept de pédagogie transformative dans le respect du multiculturalisme. Elle explique qu’en travaillant avec une pédagogie critique, elle entre dans la salle de classe avec l'hypothèse que doit s'y construire une communauté afin de créer un climat d'ouverture et de rigueur intellectuelle. Plutôt que de se concentrer sur les questions de sécurité (safety), elle affirme qu'un sentiment de communauté crée un sentiment d'engagement partagé et un bien commun qui lie les personnes en présence. Partant du principe que nous partageons toutes idéalement le désir d'apprendre et de nous améliorer, tant sur le plan intellectuel que dans notre capacité à vivre plus pleinement dans le monde, elle imagine qu'une manière de construire une communauté en salle de classe est de reconnaître la valeur de chaque voix individuelle. Pour cela, dans ses cours, elle invite les élèves à tenir un journal et à se le lire entre elles. Les brave spaces font ainsi la part belle à l’intersectionnalité, soit le croisement et le cumul des différentes oppressions vécues par les personnes.
NB : Cet article est largement inspiré d’un extrait du travail de mémoire d’Agathe Hazard-Raboud "Espace de Force. Pour un art vivant, solidaire et inclusif", Head/Genève, 2021.
Références:
Adrienne Maree Brown, "On vulnerability, playfulness and keeping yourself honest", 29.10.2020 https://vimeo.com/474744892
Bell Hooks, "Teaching to transgress: Education as the practice of freedom", Routledge, 1994, p.40-41
Pour la traduction :
Le site de l’IRESMO, institut de recherche sur les mouvements sociaux , "La classe comme espace critique d’encouragement" (« brave space »), 04.02.2018 https://iresmo.jimdofree.com/2018/02/04/la-classe-comme-espace-critique-d-encouragement-brave-space/